Confiture de laine
2022
Assemblage
Laine, Verre, Glycérine
Série de 12 éléments
Dimensions variables
De loin, l’étagère séduit : une rangée de bocaux décline un arc-en-ciel de couleurs, promettant confitures et légumes préservés. On croit pouvoir ouvrir un pot et goûter la couleur elle-même. Mais en s’approchant, le doute s’installe : impossible d’y voir l’accumulation rassurante de confitures familiales. Chaque pot est unique, parfaitement espacé, affirmant son individualité plus qu’un quelconque ordre domestique. Très vite, on comprend qu’il s’agit d’œuvres : malgré les codes de la conserve — pot, étiquette, date — rien ici n’est comestible. Les fruits attendus laissent place à de minuscules pelotes de fil, mystérieusement conservées dans un liquide qui trouble la lumière. On imagine des usages impossibles, des doigts minuscules ou des souris couturières. Pourtant, la préciosité de l’ensemble interdit tout contact : seule la contemplation demeure. Portés par les couleurs, surtout les plus sombres, on reste là, intrigués, à scruter ces « confitures de laine » qui détournent nos attentes pour mieux captiver le regard.
Louis Boulet, Novembre 2025
De loin déjà, l’étagère attire l’œil : de nombreux bocaux s’y pressent, chacun déclinant les différentes teintes d’une couleur. Rouge, bleu, jaune bleu, orange, noir… Sorte d’arc en ciel dans un salon, l’harmonie des blocs monochromes semble promettre les délicieuses découvertes de fruits ou de légumes conservés en bocal et mis ici à notre disposition. Il suffirait d’un geste pour ouvrir le contenant et consommer la couleur.
Plus on s’approche, pourtant, plus l’installation interroge : on en mangerait, certes, mais de quoi ? La variété des couleurs nous interdit de croire à l’accumulation de confitures d’un seul aliment. À mesure qu’on s’approche s’éloigne ainsi le vieux rêve de la grand-mère mythique (et stéréotypée) préparant, à la fin de l’été, des bocaux pour sauver le surplus de la perte : kilos de confitures de cerises, d’abricots, de figues qui remplissent dans notre imaginaire des dizaines de bocaux tous de la même couleur. Rien de tel ici : chaque bocal est unique, ou presque. Là où la confection de confiture devrait remplir une foule de pots dégoulinants, on trouve une étrange collection d’objets singuliers. La répartition des pots sur l’étagère nous met aussi la
puce à l’oreille. En lieu et place de l’empilement plus ou moins aléatoire et chaotique des confitures dans les caves, chaque pot est ici isolé des autres, séparé par une distance régulière et confortable, qui lui permet, au-delà de sa couleur singulière, d’affirmer son individualité. Si certains petits pots sont disposés l’un sur l’autre, ce contact ne trouble pas l’ordre apparent et l’autonomie des objets. Au lieu du groupe des confitures indiscernables, le collectif des œuvres singulières.
Car il s’agit bien d’œuvres, installées sur cette étagère. Malgré la reprise de certains codes de la réalisation traditionnelle des conserves – le contenant, bien sûr, pot reconnaissable de loin, mais aussi l’étiquette qui s’y appose et précise l’année de confection –, il devient rapidement clair que ces pots ne sont pas destinés à la consommation. Ou alors cette délectation ne serait que visuelle. En se rapprochant encore, on distingue dans les pots de petites boules, dont on devine au fur et à mesure qu’elles ne peuvent plus être des fruits ou des légumes divers. On comprend alors que, si c’est bien un geste de récupération qui a guidé ces accumulations, ce ne
sont pas les fruits restants qui ont été sauvés du gaspillage : il s’agit bien de fil, de pelotes miniatures qui s’entassent les unes sur les autres. Cette accumulation mystérieuse attise encore l’imagination : s’agit-il d’un moyen inconnu de conserver la laine en vue d’un futur travail ? Qui peut bien avoir des aiguilles et des doigts suffisamment fins pour utiliser ces pelotes ? Qui pourrait avoir l’utilité d’un ouvrage aussi petit ? On a envie d’imaginer des souris, qui travailleraient, comme dans les contes populaires, ces toutes petites pelotes pour se faire de petits habits.
Rien de tout cela, évidemment, l’expérience est avant tout visuelle, et, malgré l’évidente qualité haptique de l’œuvre, la préciosité de ces bocaux mystérieux vous retient de les toucher et pire encore d’essayer de les ouvrir. On se plonge alors au plus profond de chaque couleur, en particulier des plus sombres, qui sont ceux qui me touchent le plus : le violet, le bleu, le noir font jouer la lumière jusque dans leurs reflets les plus obscurs. Cependant, on ne tarde pas à s’apercevoir que le contenu des bocaux ne réagit pas simplement comme des pelotes de laine, mais que, conformément à la recette des confitures ou des légumes en saumure, ils sont
remplis de liquide.
L’impossibilité de les manipuler et le fait qu’ils soient entièrement remplis au point de chasser toute bulle d’air complique ce constat, et l’on peut passer de longues minutes à regarder les pots et leur contenu en se demandant ce qui les compose et pourquoi la lumière réagit-elle de cette façon. Après la gourmandise qui nous a guidés dans un premier temps, c’est la curiosité qui nous fait rester, presque interdits, devant ces confitures de laine, objets visuels singuliers et fascinants.
Louis Boulet, novembre 2025